Le Mur et Les Quat’z’Arts (1898)

Cabaret Quat'z'Arts
I. L'intérieur du Cabaret des Quat’z-Arts
Fig. I. L’intérieur du Cabaret des Quat’z-Arts

Le Mur
Aux murs du Cabaret des Quat’z’Arts étaient accrochés des tableaux et dessins de Guirand de Scévola, Paul Arène, Clovis Hugues, Edmond Lepelletier, Charles Léandre, etc. Ces dessins étaient aussi imprimés sur les couvertures du journal Les Quat’z’Arts de l’année 1898. Sur les rares photos de l’intérieur du cabaret, on peut apercevoir plusieurs portraits dessinés par Guirand de Scévola.

Sur la première photo (fig. I), nous voyons les portraits de Charles de Sivry (à droite de la lampe), Charles Léandre (sous la lampe) et Auguste Roedel (devant la dame au chapeau). 

II. Comité du Cabaret des Quat’z’Arts
Fig. II. Comité du Cabaret des Quat’z’Arts

Sur la deuxième photo (fig. II), on reconnaît de gauche à droite les portraits d’Auguste Roedel, Marcel Legay, Charles de Sivry, Clovis Hugues et Charles Léandre.

De fait, les murs du cabaret fonctionnaient comme une sorte de « journal », connu sous le nom Le Mur. Ils étaient recouverts de toutes sortes de portraits, caricatures et esquisses, avec des textes et des commentaires sur les sujets d’actualité, notamment dus à Léandre et Guirand de Scévola, les deux principaux illustrateurs du journal Les Quat’z’Arts. Entre Le Mur et Les Quat’z’Arts existait une corrélation étroite.

1500 pièces curieuses du Mur ont été conservées au Zimmerli Art Museum at Rutgers State University of New Jersey. Parmi celles-ci, on trouve plusieurs portraits-caricatures dus à Guirand.

Ci-dessus :

  • fig. III : le patron François Trombert ;
  • fig. IV : Jehan Rictus, avec commentaire : « l’homme est un (…) par / nature et la nature ne / changera jamais / RANDON / critique / d’art sur les (…) » ;
  • fig. V : sujet inconnu, avec commentaire « nous sommes les cervelas / c’est moi qui / suis la Guirlande / Romance sans paroles » ;
  • fig. VI : Emile Zola et l’affaire Dreyfus, avec commentaire : « Guirlande de Sert-Zola » ;
  • fig. VII : l’affaire Dreyfus, avec commentaire  : « Dreyfus – ce coffret contient ce qui nous divisait » ;
  • fig. VIII : portrait, probablement de Guirand de Scévola, par un artiste non-identifié avec texte : « EROS / à Guirand de Scévola / CF [?] ».

Peut-on tirer de ses deux croquis quelque conclusion sur l’attitude politique de l’artiste dans l’affaire Dreyfus? [1]. La figure VI, avec son commentaire, pourraient signifier que Guirand – alias « Guirlande de Sert-Zola » – a « servi », c’est-à-dire soutenu, Émile Zola dans sa défense du capitaine Dreyfus. La figure VII, au contraire, est plus difficile à interpréter : le croquis est une référence à l’exil de Dreyfus à l’Île du Diable en 1894, mais la signification des deux autres personnages et du commentaire ne semblent pas claire.

Les Quat’z’Arts
Une étroite amitié unissait Charles Léandre à Guirand de Scévola (fig. IX). Dans le journal Les Quat’z’Arts, les deux amis sont très présent à travers leurs charges, portraits ou croquis d‘auteurs et d’acteurs.

Sur les trente premiers numéros du journal, la production des illustrateurs se définit comme suit : Léandre a produit 12 dessins, dont 9 ont pris place sur la couverture ; Guirand de Scévola en a donné 15, dont 13 en couverture. Les 13 couvertures de 1898 avec des portraits par ce dernier nous montrent :
1. « le dessinateur Léandre » (fig. IX) ;
2. « Charles de Sivry » (compositeur, chef d’orchestre et pianiste ; fig. X) ;
3. « M. Gérôme de l’Institut » (Jean-Léon Gérôme, peintre et sculpteur ; fig. XIII) ;
4. « Louise Trana [?] » (probablement Thérèse Wolff, dite Louise France, surnommée Madame France et Mère Ubu, actrice de théâtre, chansonnière ; fig. XIV) ;
5. « le peintre Pelez » (Ferdinand Emmanuel Pelez de Cordoba d’Aguilar, dit Fernand Pelez) ;
6. « Edmond Lepelletier » (journaliste et poète) ;
7. « Felisque […?] Faure » (probablement Félix François Faure, président de la République) ;
8. « Henri Rochefort » (journaliste, auteur de théâtre et homme politique) ;
9. « Alphonse Allais » (journaliste, écrivain et humoriste) ;
10.« le peintre Guillemet » (Jean-Baptiste Antoine Guillemet) ;
11.« le peintre Victor Gilbert » (Victor Gabriel Gilbert) ;
12.« le doctor M’um » (inconnu), et
13.« le dessinateur Roedel » (Eugène Jérôme Auguste Roedel).

XV. Le nain Auguste par Guirand de Scévola
Fig. XV. Le nain Auguste par Guirand de Scévola

Le nain Auguste
En tant que familier du cabaret, Guirand semble avoir également entretenu des relations amicales avec le nain Auguste (fig. XIV). Auguste Tuaillon, dit Boffy, surnommé « le Don Juan de Montmartre », mesurait 0,90 m. Il était gérant de cabaret et chansonnier, également dans d’autres établissements. Sa réputation dépassait largement le cadre de Montmartre. Sur une photo du Cabaret des Quat’z’Arts (fig. I) le nain Auguste est au centre, assis à table.

Une curieuse lithographie réalisée par Léandre en 1899 nous montre plusieurs personnages du cabaret dans un scène de mariage entre Auguste Tuaillon et « la princesse Blanche » (fig. XVI). De gauche à droite, on peut voir :

XVI. Un mariage à Montmartre par Léandre
Fig. XVI. Un mariage à Montmartre par Léandre

Guirand de Scévola (grande taille, avec cigare), Jehan Rictus (figure mince), Léandre (au centre, avec lunettes), le patron Trombert (à droite de Léandre) et le nain Auguste jouant le marié. Une fantaisie du dessinateur? Ou une scène de théâtre?

En 1901, pour le Bal des Quat’z’Arts, Guirand avait costumé le nain Auguste en nourrice bretonne, idée qui eut un grand succès et provoqua un fou rire général [2].

XVII. Charles Léandre, Menu Abondance
Fig. XVII. Charles Léandre, Menu Abondance

Une autre lithographie de 1904 par le même artiste nous montre également plusieurs personnages du cabaret : Pierre Trimouillat (chansonnier et humoriste, à gauche, avec lunettes, en-dessous de Guirand), Jules-Alexandre Grün (peintre et illustrateur, en bas, au centre, avec un grand nez et moustache), Guillaume Apollinaire (poète, écrivain, critique et théoricien d’art, à droite, jeune homme moustachu) Georges Wague (mime et acteur de cinéma, en Pierrot), Alexandre Dumas (écrivain, à droite de Trimouillat), Guirand de Scévola (à gauche, au dessus de Trimouillat) et le nain Auguste en putto, avec le moulin de la Galette à gauche (fig. XVII) [3].

Pendant les années 1900-1905, la carrière de Guirand s’accéléra. L’artiste était passé de la condition de bohème à celle de peintre mondain. Les décors des cabarets artistiques laisseraient place aux salons de peinture, cercles mondains et soirées privées.

Notes
[1] Voir aussi l’article « Art et politique : l’enlèvement d’une sculpture « scandaleuse » (1938) » sur ce site.

[2] Gil Blas, 28 avril 1901, p. 1-2.
[3] L’identification d’Alexandre Dumas (fils), décédé en 1895, semble douteux.

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