Le Mur et Les Quat’z’Arts (1895-1903)

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L’unique caricature par Guirand de Scévola ?
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Fig. I. Paul Franck par Guirand de Scévola, 1903

Dans le numéro du 30 mai 1914 le journal Excelsior publia un portrait-charge de Paul Franck, homme de théâtre et mime, puis directeur de l’Olympia à Paris, daté de 1903.

Selon le journal, c’était l’unique caricature exécutée par Guirand de Scévola. Cet artiste « dont tout le monde connaît le grand et charmant talent » n’a jamais fait, de sa vie de peintre, qu’une seule caricature, comme le voulait le journal [1].

Erreur curieuse, compte tenu de notre connaissance de plusieurs portraits-charge exécutés et publiés par l’artiste pendant une dizaine d’années après 1895.

Le Mur

Sur des photos rares de l’intérieur du Cabaret des Quat’z’Arts on peut apercevoir au mur plusieurs portraits-charge encadrés de Guirand de Scévola. La plupart de ces dessins étaient aussi imprimés sur les couvertures du journal Les Quat’z’Arts des années 1897-1898. Sur la première photo (fig. II), nous voyons les portraits de Charles de Sivry (à droite de la lampe), Charles Léandre (sous la lampe) et Auguste Roedel (devant la dame au chapeau).

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Fig. II. L’intérieur du Cabaret des Quat’z-Arts, carte postale, s.d.

Sur une autre photo (fig. III), on reconnaît de gauche à droite les portraits d’Auguste Roedel, Marcel Legay, Charles de Sivry, Clovis Hugues et Charles Léandre.

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Fig. III. Comité du Cabaret des Quat’z’Arts, 1903

De fait, avant la publication du journal Les Quat’z’Arts (le premier numéro a été publié le 6 novembre 1897) les murs du cabaret fonctionnaient comme une sorte de « journal », connu sous le nom « Le Mur ». Les murs étaient recouverts de toutes sortes de portraits, caricatures et esquisses, avec des textes et des commentaires sur les sujets d’actualité, notamment dus à Léandre et Guirand de Scévola, les deux principaux illustrateurs du journal Les Quat’z’Arts. Entre Le Mur et Les Quat’z’Arts existait une corrélation étroite.

Dans le numéro de mars 1901 Les Quat’z’Arts publia quelques croquis de Guirand de Scévola, exécutés pendant l’année 1895, qui ont été affichés aux murs du Cabaret (figs. IV jusqu’à VII; voir aussi le texte au-dessus fig. IV) [2].

Ci-dessus :

  • fig. IV : Georges François-Thiébost, dit Hugues Delorme (poète, journaliste, dramaturge, humoriste) ;
  • fig. V. Jehan des Isselettes (personnage inconnue; probablement le même que « Jehan des Islettes » et « le barde des Iselettes » mentionnés dans les numéros du 3 avril 1898, p. 3 et du 14 mai 1898, p. 3 ) ;
  • fig. VI : Louise France (Thérèse Wolff, dite Louise France, surnommée « Madame France » et « Mère Ubu », actrice de théâtre) ;
  • fig. VII : Un Hollandais des Quat’z’Arts (personnage inconnue).

En outre, 1500 pièces curieuses du Mur ont été conservées au Zimmerli Art Museum at Rutgers State University of New Jersey [3]. Parmi celles-ci, on trouve plusieurs croquis dus à Guirand.

Ci-dessus :

  • fig. VIII : le patron François Trombert ;
  • fig. IX : Jehan Rictus (Gabriel Randon de Saint-Amand, dit Jehan Rictus, poète) avec commentaire : « l’homme est un muffe par / nature et la nature ne / changera jamais / RANDON / critique / d’art / sur les / (…) / merde(…) [dans l’infobulle] » [4] ;
  • fig. X : sujet inconnu, avec commentaire « nous sommes les cervelas / c’est moi qui / suis la Guirlande / Romance sans paroles » [5] ;
  • fig. XI : Emile Zola (Émile Édouard Charles Antoine Zola, écrivain, journaliste), avec commentaire : « Guirlande de Sert-Zola » ;
  • fig. XII : l’affaire Dreyfus, avec commentaire  : « Dreyfus – ce coffret contient ce qui nous divisait » ;
  • fig. XIII : portrait, probablement de Guirand de Scévola (comparez la verrue au menton, aussi visible sur les portraits-charge de Guirand par Léandre), par un artiste non-identifié, avec commentaire : « EROS / à Guirand de Scévola / CF [?] ».

Peut-on tirer de ses deux croquis quelque conclusion sur l’attitude politique de l’artiste autour de l’affaire Dreyfus? Fig. XI, avec son commentaire, pourraient signifier que Guirand – alias « Guirlande » – a « servi », c’est-à-dire soutenu, Émile Zola dans sa défense du capitaine Dreyfus. La figure XII, au contraire, est plus difficile à interpréter : le croquis est une référence à l’exil de Dreyfus à l’Île du Diable en 1894, mais la signification des deux autres personnages et du commentaire ne semblent pas claire [6]. Le croquis d’Émile Zola par Guirand, à la couverture du journal du 10 avril 1898, ne clarifie pas cette question (voir fig. XXII).

Du reste, rappelons-nous que nous avons affaire à un journal illustré dont la ligne éditoriale transparaît comme largement antidreyfusarde. Arrivant en 1897, le journal satirique de François Trombert a su faire la part des choses entre les différents sentiments et les diverses opinions autour de l’Affaire Dreyfus. Écartant les antisémites du comité rédactionnel alors qu’ils font parti des habitués du cabaret, Trombert pose définitivement son journal comme non antisémite, patriote, montmartrois et défenseur des plus démunis, comme l’a conclue Guillaume Legueret dans ses articles sur le journal. Legueret a suggéré que Trombert effectua une élection parmi les participants au journal selon leurs opinions autour de l’Affaire Dreyfus. Ainsi, suivant la publication du journal illustré antidreyfusard et antisémite Psst…!, rédigé par Jean-Louis Forain et Caran d’Ache, il fut impossible pour un établissement de divertissement comme le cabaret des Quat’z’Arts, de peur d’un clivage dans le public, de leur donner une page dans Les Quat’z’Arts. [7].

Le journal Les Quat’z’Arts

Fin 1897 François Trombert eut l’idée de créer un journal hebdomadaire illustré dont l’esprit, l’humour et la dérision serviraient à promouvoir les activités du Cabaret des Quat’z’Arts. Déjà depuis le deuxième numéro du journal, on publia des portraits-charge plein page et un croquis d’un format limité de Guirand de Scévola :

Ci-dessus :

  • fig. XIV : Edmond Adolphe Le Pelletier de Bouhélier, dit Edmond Lepelletier (journaliste, poète, homme politique) ;
  • fig. XV : Ferdinand Emmanuel Pelez de Cordoba d’Aguilar, dit Fernand Pelez (peintre) ;
  • fig. XVI : Jean-Léon Gérôme (peintre, sculpteur) ;
  • fig. XVII : Charles Quinel (homme de lettres, critique dramatique au Matin, chansonnier, auteur dramatique).

Dans les numéros suivants du journal, les deux amis Charles Léandre et Guirand de Scévola sont très présent à travers leurs charges, portraits ou croquis d‘auteurs et d’acteurs.

Sur les trente premiers numéros du journal, la production des illustrateurs se définit comme suit : Léandre a produit 12 dessins, dont 9 ont pris place sur la couverture, Guirand de Scévola en a donné 16, dont 13 en couverture, la plupart pendant l’année 1898 [8] :

Ci-dessus :

  • fig. XVIII : Louise France dans le rôle de la Frochart (Les Deux Orphelines) au couverture du 12 décembre 1897 ;
  • fig. XIX : Charles de Sivry (compositeur, chef d’orchestre et pianiste) au couverture du 2 janvier 1898 ;
  • fig. XX : Henri Rochefort (Victor Henri Rochefort, marquis de Rochefort-Luçay, écrivain, journaliste) au couverture du 13 février 1898 ;
  • fig. XXI : Marianne et Félisque (François Félix Faure, président de la République) au couverture du 20 février 1898 ;
  • fig. XXII : Marcel Legay (chansonnier) au couverture du 5 mars 1898 ;
  • fig. XXIII : Le dessinateur Léandre (Charles Léandre) au couverture du 13 mars 1898 ;
  • fig. XXIV : Clovis Hugues (poète, romancier, homme politique) au couverture du 3 avril 1898 ;
  • fig. XXV : Émile Zola (avec son roman La débâcle) au couverture du 10 avril 1898 ;
  • fig. XXVI : Alphonse Allais (journaliste, écrivain et humoriste) au couverture du 17 avril 1898 ;
  • fig. XXVII : Le peintre Guillemet (Jean-Baptiste Antoine Guillemet) au couverture du 1 mai 1898 ;
  • fig. XXVIII : Le peintre Victor Gilbert (Victor Gabriel Gilbert) au couverture du 14 mai 1898 ;
  • fig. XXIX : Le doctor N’um (personnage inconnu) au couverture du 21 mai 1898 ;
  • fig. XXX : Le dessinateur Rœdel (Eugène Jérôme Auguste Rœdel) au couverture du 29 mai 1898.

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Fig. XXXI. Panthéon de la chanson, s.d. [vers 1900]
Dans une édition de chansons, parue vers 1900, entitulée Panthéon de la chanson. Chefs d’œuvre choisis des plus célèbres chansonniers anciens et modernes. Edition illustrée avec musiques de chant, portraits et biographies. Galerie de chansonniers, illustrée par des portraits de Théodore Botrel, Noel Mouret, Jehan Rictus, Eugène Gragé, Eugène Lercier, Clairville, Rodolphe Briger, Armand Gouffé, Gabriel Montoya, Charles Gilles, Paul Marinier, De Lattaignant, Victor Meusy, Edouard Plouvier, Dominique Bonnaud et Louis Voitelain, dessinés par entre autres Léandre et Guirand de Scévola, on a peut-être publié quelques autres portraits-charge de Guirand, exécutés de pour Le Mur ou pour le journal Les Quat’z’Arts (fig. XXXI) [9].

Le nain Auguste
nain auguste par guirand de scevola
Fig. XXXII. Le nain Auguste par Guirand de Scévola, s.d.

En tant que familier du cabaret, Guirand semble avoir également entretenu des relations amicales avec le nain Auguste (fig. XXXII). Auguste-Ignace Tuaillon, dit Boffy (1873-1907), surnommé « le Don Juan de Montmartre », mesurait 0,90 m [10]. Il était gérant de cabaret et chansonnier, également dans d’autres établissements. Sa réputation dépassait largement le cadre de Montmartre. Sur une photo de l’intérieur du Cabaret des Quat’z’Arts (fig. II) le nain Auguste est au centre, assis à table.

Une curieuse lithographie réalisée par Léandre en 1899 nous montre plusieurs personnages du cabaret dans un scène de mariage entre Auguste Tuaillon et « la princesse Blanche » (fig. XXXIII). Ce dessin a été réimprimé dans Les Quat’z’Arts du 20 avril 1903.

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Fig. XXXIII. Un mariage à Montmartre par Léandre, 1899

De gauche à droite, on peut voir, entre autres : Guirand de Scévola (grande taille, cigare à la main), Jehan Rictus (figure mince, moustache), Léandre (au centre, lunettes, chapeau), le patron Trombert (à droite de Léandre) et le nain Auguste jouant le marié.

Une fantaisie du dessinateur? Ou un spectacle ?

En 1901, pour le Bal des Quat’z’Arts, Guirand avait costumé le nain Auguste en nourrice bretonne, idée qui eut un grand succès et provoqua un fou rire général [11].

Une autre lithographie de 1904 par Léandre nous montre également plusieurs personnages du cabaret : Pierre Trimouillat (chansonnier et humoriste, à gauche, avec lunettes, en-dessous de Guirand), Jules-Alexandre Grün (peintre et illustrateur, en bas, au centre, avec un grand nez et moustache), Guillaume Apollinaire (poète, écrivain, critique et théoricien d’art, à droite, jeune homme moustachu) Georges Wague (mime et acteur de cinéma, en Pierrot), Alexandre Dumas (écrivain, à droite de Trimouillat), Guirand de Scévola (à gauche, au dessus de Trimouillat) et le nain Auguste en putto, avec le moulin de la Galette à gauche (fig. XXXIV) [12].

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Fig. XXXIV. Charles Léandre, Menu Abondance, 1904

 

Pendant les années 1900-1905, la carrière de Guirand s’accéléra. L’artiste était passé de la condition de bohème à celle de peintre mondain. Les décors des cabarets artistiques laisseraient place aux salons de peinture, cercles mondains et soirées privées.

Rik Wassenaar, le 24 janvier 2015

Notes

[1] Exelsior, 30 mai 1914, p. 3.
[2] Voir : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9455963/f197.image (URL vérifiée 12 août 2018).
[3] Voir : http://www.zimmerlimuseum.rutgers.edu/information/media/press-releases/le-mur-rare-collection-avant-garde-satire-montmartre-now-view#.W2voJX4yWV5 (URL vérifiée 9 août 2018).
[4] Les mots « l’homme est un muffe… » etc. sont deux vers d’un poème de Jehan Rictus, intitulé Impressions de promenade : « Bah ! l’Homme est un muff’ par nature, Et la Natur’ chang’ra jamais. » Je remercie Mme Elisbeth Pillet pour m’avoir informé.
[5] Le texte avec les mots « Guirlande » et « cervelas » de cette pièce du Mur a connu un écho curieux pendant la Grande Guerre dans les mots du peintre Charles Camoin, qui baptisait le commandant Guirand de Scévola en « Guirlande de Cervelas ». Voir : Danièle Giraudy, Camoin. Sa vie. Son œuvre, Marseille, 1972, p. 86, note 2, cités dans Cécile Coutin, Jean-Louis Forain et la guerre de 1914-1918, Thèse de doctorat, Université de Paris IV – Sorbonne, 1986, p. 68.
[6] Voir aussi l’article « Art et politique : l’enlèvement d’une sculpture « scandaleuse » (1938) » sur ce site.
[7] Guillaume Legueret, « Le Journal Illustré « LES QUAT’Z’ARTS »» (1), sur : http://www.caricaturesetcaricature.com/article-25956287.html (URL vérifiée 9 août 2018). Voir aussi : Cécile Coutin, « Forain and the Dreyfus Affaire », dans Florence Valdès-Forain, Joëlles Raineau, Cécile Coutin, Jean Louis Forain. La Comédie parisienne, Memphis, 2011, p. 133-134.
[8] Voir : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9455963/f1.image (URL vérifiée 9 août 2018) et Guillaume Legueret, « Le Journal Illustré « LES QUAT’Z’ARTS »» (suite), sur : http://www.caricaturesetcaricature.com/article-25956287.html (URL vérifiée 9 août 2018). Aparemment, Legueret a négligé un autre croquis de Guirand de Scévola.
[9] Publicité parue dans Le Rire, 26 avril 1902, p. 2.
[10] Bernard Vassor, « La mort d’Auguste « le Don-Juan de Montmartre »», sur : http://autourduperetanguy.blogspirit.com/archive/2014/07/16/la-mort-d-auguste-de-montmartre-3011349.html (URL vérifiée 23 août 2018).
[11] Gil Blas, 28 avril 1901, p. 1-2.
[12] L’identification d’Alexandre Dumas (fils), décédé en 1895, semble douteux.

1 Comment

  1. Merci pour ces très beaux et rares documents!
    Concernant l’illustration IX de la section “Le mur”, le portrait de Jehan Rictus, le mot manquant est “muffe” (forme parlée de “mufle”). Ces deux vers sont extraits d’un poème de Rictus, “Impressions de promenade”. Malheureusement pour la suite je reste perplexe…

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