Le jeune peintre et sa « charmante voix de ténorino » (1893-1906)

Eros Guirand de Scévola
I. Guirand de Scévola par Léandre
Fig. I. Guirand de Scévola par Léandre

De Sète à Paris
Ayant quitté Sète – sa ville natale – pour Paris, le jeune artiste méridional Lucien-Victor Guirand de Scévola n’avait ni argent ni réputation. Mais, il était doué d’une « charmante voix de ténorino » [1]. Alors, pour gagner sa vie, il se produisit dans les cabarets montmartrois. Il fait dire aussi que ce « grand garçon athlétique » [2] était doté d’un physique séduisant. C’était un « galant homme, élégant, amène, gracieux de visage, bien fait de sa personne, tout à fait prince charmant » (fig. I). Tout cela lui procurait « d’agréables bonnes fortunes » chez des femmes chics, clientes des cabarets [3] .

II. Cabaret des Quat’z’Arts, publication
Fig. II. Cabaret des Quat’z’Arts, publication

Pour Guirand, chanter était une véritable passion. Il chantait « comme on chante à Béziers, comme on chante à Toulouse, comme on chante enfin dans tous le pays d’oc, avec goût, avec amour, pour le plaisir de chanter » [4]. À Paris, il prit des leçons de chant chez Louis Delaquerrière, célèbre chanteur de l’Opéra Comique [5].

Au Cabaret des Quat’z’Arts
Notre jeune peintre semble avoir commencé sa carrière de chanteur en 1893, au Cabaret de la Butte, 62 boulevard de Clichy. L’année suivante, il chantait au Cabaret des Quat’z’Arts, le successeur du Cabaret de la Butte, à la même adresse. Il participa à la première de la revue Tout pour les Quat’z-Arts (également titrée Tout pour les Quat’Czars) en compagnie de son auteur, Eugène Lemercier, et les chanteurs-acteurs Yon-Lug, Edmond Teulet, Paul Bobèche et François Trombert, le patron de l’établissement (fig. II) [6].

III. François Trombert par Guirand de Scévola
Fig. III. François Trombert par Guirand de Scévola

La pièce marcha allègrement vers la centième et contribua beaucoup au succès du Cabaret des Quat’z’Arts. Une publication du cabaret, datant vers 1898, mentionne cette revue, ainsi que Guirand de Scévola comme un des artistes de la maison (fig. III).

Pendant une dizaine d’années Guirand fréquenta cet établissement. Le patron lui donnait trois francs par soirée pour ses interprétations de chansons. En outre, il avait droit à un « gospodart » C’est à dire, à un demi sans faux-col.

Hugues Delorme
Fig. V. Hugues Delorme par Guirand de Scévola

« La romance étant son violon d’Ingres, il susurrait d’une voix caressante Les On dit », comme l’a dit Hugues Delorme (fig. IV) [7]. Les romances de Paul Delmet, notamment, semblent avoir compté parmi les chansons favorites de Guirand.

Chansons de France
Pendant les années 1895-1896 Guirand participa au grand succès d’une série de causeries-concerts données sous le titre de Chansons de France, avec Clovis Hugues, Marcel Legay, Yon Lug, Théodore Botrel, Emile Goudeau, George Chepfer, Mme. Galiné, Suzanne Dariel (future épouse de Jacques Ferny), Claudie de Sivry (fille de Charles de Sivry) et d’autres artistes.

V. Cabaret des Quat'z'Arts, programme
Fig. V. Cabaret des Quat’z’Arts, programme

Lors de la troisième séance, le 10 mars 1895, Guirand interpréta deux chansons de Franche-Comté: Adieu Besançon et La Franc-Comtoise (fig. V). Le programme de la cinquième séance, le 23 février 1896, qui prévoyait des chansons savoyardes, mentionne notre peintre comme interprète de L’autre jour en me promenant … et O Dieu d’amour (fig. VI).

La Franc-Comtoise
Fig. VI. La Franc-Comtoise

À côté du jeune Guirand, le Cabaret des Quat’z’Art comptait, parmi les amis de la maison d’autres peintres et dessinateurs, notamment Abel Truchet, Jules Grün, Charles Léandre, Théophile Alexandre Steinlen et Adolphe Léon Willette (fig. II). Toutefois, Guirand semble avoir été le seul peintre-chanteur.

VI. Louis Delaquerrière
Fig. VII. Louis Delaquerrière

Matinées et soirées musicales
Pendant les années 1900-1906 la carrière de Guirand s’accélera. Le jeune peintre était passé de l’état d’artiste-bohème à la condition de peintre mondain. Le décor des cabarets artistiques avait laissé place à ceux des salons de peinture, des cercles mondains et des soirées privées. L’amour pour la musique et pour le chant lui avait ouvert les cercles aristocratiques. C’est ainsi qu’en janvier 1903 il était présent aux matinées musicales, très chic, de la baronne Axel d’Adelsward (Louise-Emilie Alexandrine Wührer, veuve d’Axel d’Adelsward et mère du fameux Jacques d’Adelsward), avenue de Friedland [8]. Guirand fréquentait aussi régulièrement les matinées et soirées musicales de Louis Delaquerrière, son professeur de chant (fig. VII) [9].

Apparemment notre peintre n’a pas complètement arrêté de chanter. Mais le public et les décors avaient changé.

VII. Paul-Franz Namur dans son atelier
Fig. VIII. Paul-Franz Namur dans son atelier
VIII. Gabriel Fabre
Fig. IX. Gabriel Fabre

Le 18 février 1904, Guirand a fit applaudir sa « chaude voix de baryton » dans plusieurs « lieder » [10] de Gabriel Fabre (fig. IX), accompagnés par l’auteur, durant une soirée musicale, après diner, chez le peintre et Mme Paul-Franz Namur, dans leur atelier de la rue Marbeuf (fig. VIII) [11]. Les autres artistes étaient Mlle Roch, de la Comédie Française, le jeune violoniste virtuose Trebini, la comtesse Paul de Lacroix, le baron de Lypski, etc.

X. Poème de M. Maeterlinck, musique de G. Fabre, couverture H. Le Sidanier, 1904
Fig. X. Poème de M. Maeterlinck, musique de G. Fabre, couverture H. Le Sidanier, 1904

Dans le public aristocratique et mondain, on pouvait remarquer le comte Eugène de Zichy, la comtesse Colonna, le baron de Latude, M. et Mme Rochet (que nous retrouverons plus tard), M. Boutet de Monvel, etc.

Le 16 mai de la même année, notre peintre charma, avec « son organe si sympathique », l’assemblée d’une petite réunion musicale chez l’auteur Jacques Ballieu [12]. Ses interprétations de chansons de Gabriel Fabre émurent le public (fig. X).

À la revue du marquis de Massa
En juin 1905, Guirand participa comme chanteur à une revue, ou un « divertissement théâtral », mélangé de musique et de danse, un genre très en vogue dans le Paris fin de siècle [13]. La pièce avait été composée par le fameux marquis de Massa (que nous retrouverons aussi plus tard) [14] et exécutée dans le prestigieux Cercle de l’Union Artistique par un ensemble mixte d’amateurs et d’acteurs et chanteurs professionels. Guirand chanta sa partie dans un « grand duo wagnero-offenbachique » avec un certain M. Sabatier. On comptait dans cet ensemble le marquis de Montferrier, l’actrice Mlle Marie-Louise Derval et Mlle Marie-Thérèse Piérat, jeune sociétaire de la Comédie Française et, elle aussi, élève de Louis Delaquerrière [15].

Après son mariage avec Mlle Piérat, le 1er février 1906, Guirand semble avoir abandonné définitivement ses prestations de chanteur pour se consacrer totalement à sa carrière d’artiste-peintre.

Notes
[1] Bulletin de la Cigale de la Société Parisienne d’Écrivains et d’Artistes Méridionaux, XXXV, 1910, s.p. [p. 17].
[2] Le Petit Parisien, 27 mai 1914.
[3] Bien que l’auteur anonyme d’un article du Journal Amusant du 31 mai 1924 ne nous donne pas le nom du protagoniste de cette anecdote libertine, il est plausible qu’il s’agisse de Guirand de Scévola. L’auteur nous raconte que ce protagoniste a « récemment » inauguré une exposition personnelle. Nous ne connaissons pas d’autre artiste-peintre, habitué du Cabaret des Quat’z’Arts, qui ait eu une exposition personelle dans ces années : il n’y a que Guirand qui ait personnellement exposé à la Galerie Georges Petit, en avril 1923. En outre, l’anecdote est confirmée par d’autres informations sur la vie privée de l’artiste.
[4] Bulletin de la Cigale [p. 17].
[5] Liliane Delaquerrière Richardson, Album de Louis DELAQUERRIÈRE (1856-1937). Ténor à l’Opéra-Comique de Paris, professeur de chant, sur : http://ir.lib.uwo.ca/delaquerriere_album/, p. 5.
[6] Horace Valbel, Les Chansonniers et les Cabarets Artistiques de Paris, Paris, 1895, p. 307 ; Eug. Lemercier, « La Réouverture du Cabaret des QUAT”Z”ARTS », La Rampe, 22 octobre 1922, p. 8 ; Anne de Bercy et Armand Ziwès, A Montmartre … le soir. Cabarets et Chansonniers d’Hier, Paris, 1951, p. 219 ; Michel Herbert, La Chanson à Montmartre, Paris, 1967, p. 311.
[7] Hugues Delorme, « Les dernières scènes de la vie de bohème », Lectures pour Tous, octobre 1936, p. 49.
[8] La Revue Mondaine, 25 janvier 1903, p. 232.
[9] Gil Blas, 12 février 1904, 19 avril 1905.
[10] Aujourd’hui, le nom de Gabriel Fabre (1858-1921) est obscur. Dans son temps, il était une figure particulièrement estimée des artistes et des poètes du milieux symboliste entre 1890 et 1910. On trouvera associés à sa musique les noms de Camille Mauclair, Laurent Tailhade, Henri de Régnier, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé et Aurélien Lugné-Poe. Le compositeur fut particulièrement lié à Maurice Maeterlinck et à Georgette Leblanc, son épouse. La « musicalité » de l’écriture poétique des symbolistes rejoint l’attachement au mot de ce musicien dans une synthèse qui fut qualifiée de « lied » par Camille Mauclair, comme s’il fallait éviter de parler de « chant » ou de « mélodie ». Voir : Jean-David Jumeau-Lafond, « Gabriel Fabre et les symbolistes belges : une musique pour les mots », Textyles. Revue des lettres belges de langue française, no. 26-27, 2005, p. 51-57, sur : http://textyles.revues.org/566.
[11] La Presse, 18 février 1904, p. 3 ; Le Figaro, 18 février 1904, p. 2 ; Revue Illustrée, 1 mars 1904, p. 34.
[12] l’Aurore, 16 mai 1904, p. 4.
[13] Journal Amusant, 17 juin 1905, p. 13 ; Le Rire, 17 juin 1905 ; Le Figaro, 6 juni 1905, p. 1.
[14] Alexandre Philippe Régnier, marquis de Massa (1831-1910).
[15] Delaquerrière Richardson, Album de Louis DELAQUERRIÈRE, p. 5.

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