Portrait de Pierre Henri Edmond Rodier (1901)

Edmond Rodier
I. Jeune princesse époque Renaissance par Guirand de Scévola, 1900
Fig. I. Jeune princesse époque Renaissance par Guirand de Scévola, 1900

Georges Rodier et George Rodier
Le portraitiste Guirand de Scévola fut surtout connu comme peintre de femmes, notamment de jeunes femmes. En vue de ces œuvres exposées à la Galerie George Petit, au printemps 1906, on a écrit que « M. Guirand de Scevola précise son goût personnel et prouve une fois de plus son étonnante habilité, en des portraits de jeunes femmes » [1].

II. Portrait d'homme par Guirand de Scévola, 1901
Fig. II. Portrait d’homme par Guirand de Scévola, 1901

Récemment, j’ai trouvé un portrait d’homme âgé par l’artiste (fig. II). Un sujet rare dans son œuvre. Ce portrait en aquarelle, d’un format limité de 17.5 x 13 cm. sans cadre, a été exécuté avec une technique très exquise (fig. IV).

À l’arrière-plan on voit un paysage de style symboliste, le style préféré de l’artiste dans sa jeunesse. Ses portraits de femme de la même époque présentent des paysages d’une atmosphère comparable, par example dans « Jeune Princesse époque Renaissance » de 1900 (fig. I).

Quel est l’homme représenté ? Le portrait porte une signature, une dédicace et une datation : « à George Rodier – / Guirand de Scevola / 1901 » (fig. III). Un portrait donc d’un certain monsieur George Rodier?

III. Portrait d'homme, détail
Fig. III. Portrait d’homme, détail
IV. Portrait d'homme, détail
Fig. IV. Portrait d’homme, détail

À l’époque, deux personnes de ce nom sont connues. Premier candidat :  (Louis) Georges Rodier (1864-1913), homme de talents divers : professeur de philosophie à la Sorbonne, spécialiste de la philosophie grec, aussi professeur dans la faculté des arts à Bordeaux. Dans sa jeunesse, il se présentait comme artiste-peintre. Au Salon de la Société des Artistes français de 1885 il a exposé une aquarelle. Le catalogue le présente comme élève de Mme Madeleine Lemaire [2]. En 1889 Georges Rodier a publié L’Orient. Journal d’un peintre, avec dessins de l’auteur, d’après son voyage de l’Égypte, la Palestine, la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Turquie en 1886 [3].

S’agit-il donc d’un portrait d’un artiste-collègue? Non. Parce qu’en 1901 – la date de notre portrait – (Louis) Georges Rodier était âgé d’environ 37 ans, alors que l’homme au portrait semble dans la 70ème année de sa vie, si ce n’est plus.

Second candidat : George Rodier (mort à Paris le 21 janvier 1929), membre de la Société sportive de l‘Île de Puteaux et du Cercle de l’Union Artistique « l’Épatant » [4]. Ce George Rodier figure dans la correspondance de Marcel Proust. Il était connu comme un « aimable et fortuné dilettante », habitué des fameux « mardis » de l’artiste-peintre Mme Madeleine Lemaire, tout comme l’autre (Louis) Georges Rodier ! [5]. Nous n’avons pas trouvé sa date de naissance, mais il semble plausible de l’estimer vers 1870, compte tenu de la date de naissance de sa sœur, Constance Louise Marie Anne Rodier, qui naquit à Paris le 18 juillet 1868.

En bref, si notre raisonnement est correct, et compte tenu de son âge, la conclusion pour George Rodier est la même que pour (Louis) Georges Rodier : candidat improbable.

V. Mlle de Noüe par Guirand de Scévola
Fig. V. Mlle de Noüe par Guirand de Scévola

Mais, il se présente un autre candidat. Dans un article détaillé sur le jeune artiste-peintre Guirand de Scévola, publié par un « X*** » dans La Revue Illustrée du 15 novembre 1903, il est question d’un « Portrait de M. Rodier » et d’un « Portrait de Mlle de Noüe, appartient à M. E. Rodier » (fig. V). Par suite, ces deux portraits ont été exécutés avant le 15 novembre 1903. Il semble plausible d’identifier notre portrait avec dédicace « à George Rodier » comme le portrait, mentionné dans La Revue Illustrée.

Et le portrait d’une certaine Mlle de Noüe ? L’inscription « appartient à M. E. Rodier » nous donne la clé pour l‘identifier comme portrait de Anne-Marie de Noüe (née environ 1892), fille de Marie (Pierre) Louis de la Granche, vicomte de Noüe et de Constance Louise Anne-Marie Rodier [6]. Le père d’Anne-Marie Rodier fut Edmond Rodier, probablement identifiable comme le « M. E Rodier », propriétaire du portrait de sa petite-fille en 1903. Edmond Rodier fut aussi le père de notre second candidat : George Rodier.

VI. Annonce de mort Edmond Rodier
Fig. VI. Annonce de mort Edmond Rodier

Edmond Rodier
Qui était Edmond Rodier ? Pierre Henri Edmond Rodier (1829-1910), époux d’Adelaide Demeufve, fut un homme d’affaires, avec une passion pour les arts. L’annonce de sa mort nous donne des informations sur ses fonctions et sa famille :  propriétaire, président du Conseil d’Administration de la Compagnie d’assurances « La Paternelle », président de l’Etablissement d’Hydrothérapie Médicale de Boulogne sur Seine, président honoraire de la Compagnie Générale d’Electricité, vice-président des Compagnies de Fives-Lille et de la Société d’Etudes d’Entreprises, administrateur des Compagnies de Mokta-el-Hadid et de la Compagnie des Accumulateurs Cudor, commandeur de l’Ordre de Charles III d’Espagne et de la Couronne de Roumanie (fig. VI). Il fut membre du Cercle de l’Union Artistique et il fit don d’une somme considérable pour l’érection d’une statue du sculpteur Paul Dubois [7].

VII. Introduction Cercle de l'Union Artistique
Fig. VII. Introduction Cercle de l’Union Artistique

Edmond Rodier et Guirand de Scévola ont entretenu une relation amicale. Rodier semble avoir été un des mécènes du jeune artiste. En 1900, Rodier a introduit l’artiste comme membre du prestigieux Cercle de l’Union Artistique « l’Épatant » (fig. VII) [8]. Le 1 février 1906 Edmond Rodier se présentait comme un des deux témoins de Guirand à son mariage avec Marie-Thérèse Piérat [9].

Donc en conclusion, il est problable que c’est celui-ci qui fut représenté par Guirand de Scévola en 1901, avec une dédicace à son fils, George Rodier.

VIII. Edmond Rodier par A.O. Bernast, 1897
Fig. VIII. Edmond Rodier par A.O. Bernast, 1897

Cette identification est soutenu par un portrait d’Edmond Rodier dans son cabinet de travail de 1897, par le peintre Anatole-Odilon Bernast (1871-1904), récemment publié sur l’internet (fig. VIII) [10]. La ressemblance de l’homme barbu âgé avec l’homme de notre portrait est convaincante.

Notes
[1] Journal des débats politiques et littéraires, 11 avril 1906, p. 3.
[2] Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés au Palais des Champs-Elysées le 1er mai 1885, Paris 1885, p. 312, no. 3160.
[3] Voir par example : www.idref.fr/033099294, www.livre-rare-book.com, et http://journals.berghahnbooks.com/ds/sample/files/assets/seo/page37.html.
[4] Annuaire des Grands Cercles et du Grand Monde, Paris 1899, p. 431 ; Idem, 1905, p. 215 ; Idem, 1910, p. 420.
[5] Marcel Proust, Lettres à Reynaldo Hahn, no. X-198, note 5 (écrit peu après le 24 décembre 1911), voir : http://reynaldo-hahn.net/lettres/10_198.htm.
[6] Sa sœur – Marie Anne Elisabeth « Reine » ou « Reinette » de Noüe, née en 1889 – semble un candidat moins plausible du fait de son âge en relation avec l’âge présumé de la fille portraitée et la datation présumée du portrait (1900-1903). Voir : www.geneanet.org.
[7] Le Figaro, 25 février 1906, p. 3 ; Idem, 10 septembre 1910, p. 2 ; Idem, 15 septembre 1910 ; Idem, 21 janvier 1929, p. 2 ; Annuaire des Grands Cercles et du Grand Monde, Paris 1905, p. 215 ; Idem, 1910, p. 182, Le Gaulois, 14 décembre 1893, p. 2 ; Idem, 1 février 1900, p. 2.
[8] Le Gaulois, 1 février 1900, p. 2.
[9] Gil Blas, 1 février 1906, p. 6.
[10] Voir : www.wikiwand.com/fr/Anatole_Odilon_Bernast.

1 Comment

  1. Bonjour,
    Pour George(s) le S a son importance.
    Le philosophe c’est avec un s
    Le peintre sans s, la dédicace aussi, le fils d’Edmond également
    ma conclusion: second candidat
    un cadeau du peintre : à George le portrait de son père…

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