Interprétation ou déformation ? Une affaire judiciaire sur un portrait (1928-1933)

L'Illustration 10 Mai 1930
I. Portrait par Guirand de Scévola, 1929
Fig. I. Portrait par Guirand de Scévola, 1929

Défaut de ressemblance
Pendant les années 1928-1929, les œuvres de Guirand de Scévola, exposées à la Galerie Monna Lisa, 14 rue Duphot à Paris (fig. I et III), suscitèrent un véritable engoument. Le critique du journal Le Matin jugea les portraits exposés « digne d’un La Tour », c’est-à-dire de Maurice Quentin de La Tour, le fameux pastelliste du XVIIIe siècle (fig. II) [1].

II. Maurice Quentin de la Tour, Autoportrait
Fig. II. Maurice Quentin de la Tour, Autoportrait

En 1928, Guirand a reçu, par l’intermédiaire de Mme Guilleaumaud, propriétaire de la Galerie Monna Lisa, la commande d’un portrait de Mme Vaz, qui devait être payé 18.000 francs [2]. Le portrait (la dernière séance de pose a eu lieu le 10 mars 1929) fut livré au domicile de M. Vaz dès le lendemain, le 11 mars. Mais ce dernier sollicita et obtint un délai de paiement jusqu’au 28 mars : il voulait d’abord savoir si l’exposition dans un salon n’en ferait pas ressortir certains défauts. Pour finir, M. Vaz refusa la réception de la toile, alléguant que le tableau n’était « ni ressemblant à l’expression du visage modèle, ni conforme à la réputation de l’artiste ».

L’affaire fut portée devant les tribunaux. La troisième chambre civile avait renvoyé le différend devant des experts – MM. Carrier-Beleuse, Gelhay et Lair-Dubreuil – pour examiner le tableau, en admettant « qu’on ne peut contester à l’acquéreur d’un tableau le droit pendant un certain temps de se rendre compte des imperfections de celui-ci et du défaut de ressemblance du modèle ».

III. Étude, par Guirand de Scévola, 12 mai 1928
Fig. III. Étude, par Guirand de Scévola, 1928

L’artiste fit appel devant la première chambre de la cour. M. Lionel Nastorg plaida pour le peintre. Il allégua « qu’en commandant à un peintre comme Guirand de Scévola, le portrait de sa femme, M. Vaz acceptait par avance l’interprétation que ce dernier devait donner de la physionomie du modèle. Si le principe admis par le tribunal était retenu par la cour, quel serait le temps légal donné à un modèle pour maudire son peintre ? » Au nom de M. Vaz, M. Juliette-Cassié riposta en demandant la confirmation de l’expertise.

Le 31 décembre 1932, la première chambre de la cour d’appel confirma le jugement de première instance, considérant « que si le choix par M. Vaz pour exécuter le portrait de sa femme présupposait son agrément du genre et de la manière de l’artiste, il ne s’ensuivait pas qu’il devait nécessairement et ipso facto accepter sans contrôle toute œuvre produite, surtout si, comme M. Vaz le prétend, par une exécution hâtive, exclusive des qualités qui ont été déterminantes de son consentement et de l’acceptation du prix stipulé, la prétendue interprétation du modèle ne constitue en réalité qu’une déformation ». En bref : interprétation ou déformation ? Les experts devaient dire si le tableau livré à M. Vaz était celui sur lequel il était en droit de compter, « étant entendu qu’il connaissait le genre et la manière de l’artiste » [3].

Leeuwarder Nieuwsblad 14 janvier 1933
II. Leeuwarder Nieuwsblad, 14 janvier 1933

Déformation
L’accusation selon laquelle le portrait de Mme Vaz serait une déformation du modèle est à noter. Toutes les œuvres de Guirand de Scévola sont des représentations d’objets visibles. Pendant la guerre de 1914-1918, dans son rôle de commandant de la section de camouflage, Guirand avait engagé « quelques peintres aptes, par leur vision tres spéciale, a dénaturer n’importe quelle forme ». Ce n’était pas sans sarcasme qu’il écrivit dans ses « souvenirs du camouflage » : « J‘avais, pour déformer totalement l’aspect de l’objet, employé les moyens que les cubistes utilisent pour le répresenter (…) » [4]. Ainsi, les cubistes et les camoufleurs poursuivaient un but similaire : déformer l’aspect de l’objet et intégrer l’objet à son environnement. Évidemment, cette déformation intentionelle n’était pas en accord avec les maximes de l’artiste-peintre « traditionniste » Guirand de Scévola ! [5]. C’est pourquoi l’accusation selon laquelle son portrait de Mme Vaz était une déformation du modèle, atteignit chez l’artiste une zone sensible.

L’affaire attira l’attention dans la presse, non seulement en France, mais aussi dans le Royaume-Uni et aux Pays Bas (fig. IV) [6]. 

On devine que cette décision causa une certaine émotion dans le monde des artistes, car elle introduisait un usage nouveau, susceptible de modifier profondément les usages en vigueur. La convention par laquelle un peintre s’engage à faire un portrait moyennant un prix déterminé constitue un contrat d’une nature spéciale en vertu de laquelle la propriété du tableau n’est définitivement acquise à la personne qui l’a commandé que lorsque l’artiste l’a mis à sa disposition et qu’il a été agréé par elle. La cour considérait que, même si le commanditaire connaissait le genre de talent du peintre, cela n’impliquait pas nécessairement pour lui l’obligation d’accepter le portrait sans pouvoir contrôler la ressemblance sur laquelle il avait le droit de compter.

Malheureusement, nous n’avons trouvé à ce jour aucune photo du portrait de Mme Vaz.

VI. Mme Lucien Vaz et M. Lierre Margueritte
Fig. VI. Mme Lucien Vaz et M. Lierre Margueritte, 1927
V. Mme. Vaz au Cirque Molier
Fig. V. Mme Vaz au Cirque Molier, 1927

Madame Vaz
Qui étaient M. et Mme Lucien Vaz ? Jacques Lucien Vaz (1869-1943) était « négociant en papiers ». Dans les journaux et magazines de l’époque on découvre que son épouse, Juliette Alice Henriette Mathilde Schloss (1880-1942), sous le nom de « Mme Lucien Vaz », était une danseuse mondaine [7].

Dans les années 1928-1929, nous la retrouvons comme danseuse sur la piste du Cirque Molier au rue Bénouville à Paris (figs. V et VI), avec M. Vaz et son cheval « Goodboy » dans des « fantaisies équestres ». Une autre photo nous la montre comme une sorte de Cléopâtre dans une scène un peu osée, intitulée « Rêve d’Orient », entourée de danseurs à demi nus (fig. VII).

VII. 'Rêve d'Orient', interprété par Mme Lucien Vaz et M. Freddy Roberts
Fig. VII. ‘Rêve d’Orient’, interprété par Mme Lucien Vaz et M. Freddy Roberts, 1929

 

Le souper des Habits Rouges, par Léon Fauret, 1926
Fig. VIII. Le souper des Habits Rouges, par Léon Fauret, 1926

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au début de juillet 1926, comme au quarante-six années précédentes, le spectacle du cirque Molier avait coutume de clore la saison des élégances parisiennes. Cette année, les amis d’Ernest Molier lui offrirent un souper d’honneur dans un grand restaurant au avenue des Champs-Elysées, à l’issue de sa représentation sur la piste au rue Bouneville [8]. On a invité les membres de la Société des Habits rouge, du Cercle d’Etrier et des équipages illustres, comme celle de la duchesse d’Uzès (fig. VIII). Après la représentation des « danses pleines de grâce », sans doute, Mme Vaz fut également présent au souper spectaculaire.

Notes
[1] Le Matin, 19 janvier 1929, p. 2.
[2] Articles sur l’affaire dans : Le Petit Parisien, 2 décembre 1930, p. 6 ; Journal des débats politiques et littéraires, 3 décembre 1930, p. 3 ; Le Matin, 1 janvier 1933, p. 7 ; L’Humanité, 1 janvier 1933, p. 3 ; Le Petit Parisien, 1 janvier 1933, p. 4 ; La Croix, 3 janvier 1933, p. 5.
[3] Plusieurs articles de journaux de 1930 et 1933 communiquent le 10 mars 1928 comme la date de la dernière séance de pose pour le portrait de Mme Vaz. Cependant, le Recueil de la Gazette des Tribunaux mentionne le 20 mars 1929 comme la date de la dernière séance. Voir : Recueil de la Gazette des Tribuneux, journal de jurisprudence et des débats judiciaires, janvier-décembre 1933, p. 89-90.
[4] [Lucien-Victor] Guirand de Scévola, « Souvenirs du camouflage (1914-1918) », Revue des Deux Mondes, décembre 1949, p. 717-733, p. 720.
[5] Dans le Figaro le critique Arsène Alexandre a classé les exposants du Salon d’Automne et des expositions spéciales de l’année 1906 dans trois catégories : (1) les traditionnistes : « ceux qui peignent en conservant à peu près la moyenne des traditions », (2) les impressionnistes : « ceux qui ont fondé l’impressionnisme ou qui s’y ont rattaché » et (3) les contorsionnistes : « les déformateurs et les excentriques ». Le critique a classé Guirand de Scévola parmi les traditionnistes.
[6] Nottingham Evening Post, 5 décembre 1930, p. 7 ; Het Vaderland, 5 décembre 1930, p. 1 ; De Sumatra Post, 6 janvier 1931, p. 3 ; Leeuwarder Nieuwsblad, 14 janvier 1933.
[7] Sur M. et Mme Lucien Vaz, voir : Gil Blas 6 janvier 1913, p. 2 ; Gil Blas, 4 juillet 1914, p. 5 ; Le Temps, 19 juillet 1919, p. 3 ; Le Sport Universel Illustré, 1 juillet 1927, p. 503 ; l’Illustration, 9 juillet 1927, p. 45 ; Femmes Seuls, 19 août 1928, p. 39 ; Le Sport Universel Illustré, 6 juillet 1929, p. 489 ; Moniteur de la Papeterie Française et de l’Industrie du Papier, 15 avril 1932, p. 190 ; Bec et Ongles. Satirique hebdomadaire, 8 juillet 1933, p. 12.
[8] l’Illustration, 17 juillet 1926.

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